Il faut compenser l'absence par le souvenir. La mémoire est le miroir où nous regardons les absents. Joseph Joubert

mardi 5 avril 2011

BEUREY-SUR-SAULX

Beurey sur Saulx, village meusien de 320 habitants, est situé entre Robert-Espagne et Couvonges, à 1 km du premier et 2 km du second. Sa population mi-agricole, mi-ouvrière a toujours vécu dans un calme absolu. Depuis quelques jours cantonne à Beurey des éléments peu importants de la Luftwaffe. Ils sont installés dans le château Salleron et dans les maisons avoisinantes. Ils se tiennent tranquilles et donnent l’impression de vouloir bien finir la guerre ici en se faisant « cueillir » gentiment par les Américains dont l’arrivée ne saurait plus tarder.
Le dimanche 27 août, un petit détachement vient préparer des cantonnements : des chambres sont réservées pour des officiers et des sous-officiers, des locaux pour la troupe. Aucune arrivée le lundi 28 qui se passe sans incident. Des convois passent de temps à autre. Mais le mardi 29 août, dés l’aube, vers 4 heures, la population du village est brutalement tirée de son sommeil. Des camions et side-cars semblent venir de Mognéville arrivent, ils vont et viennent dans les rues à la recherche des cantonnements; les occupants en descendent : heurtent les portes, pénètrent dans les demeures, menacent souvent et exigent des lits. Pendant un moment, ce ne sont qu’appels et vociférations qui mettent tout le monde en émoi.
Un premier groupe s’installe chez la gérante de la cabine téléphonique, un autre chez la famille Martin pour assurer, là aussi, la surveillance du téléphone. Vers 8 heures, un sous-officier broie le téléphone à coup de hachette chez M. Pierrot et, pour justifier les perquisitions qu’il ordonne, l’accuse de tenir caché chez lui un dépôt d’armes, ce qui est absolument faux, les jeunes filles de la maison doivent, sous menace, guider ses hommes qui les contraignent à ouvrir le coffre-fort et s’emparent de tout son contenu. C’est ainsi que se passe la matinée de cette tragique journée.
Vers midi, d’épaisses volutes de fumée s’élèvent au-dessus de Couvonges. A ce moment passe à toute vitesse, se dirigeant vers Robert-Espagne, une auto allemande dont l’un des occupants hurle « Américains ! ». Alors la plus grande partie des autos, camions et side-cars abandonnent précipitamment ses cantonnements et s’enfuit en emportant le produit des voles.
Le fait suivant est à noter : Cinq Allemands, probablement des sous-officiers, se sont installés chez deux demoiselles âgées et y ont dormi jusqu’à 11 heures. Au moment du départ du gros de la troupe vers Robert-Espagne, ils se sont concertés avec d’autres Allemands qui allaient et venaient dans Beurey et ont prononcé au cours de leur entretient les noms des villages de Mognéville, Couvonges, Beurey et Robert-Espagne. À quel propos ont-ils cité ces noms ? Ne désignaient-ils pas déjà les villages voués d’avance à l’anéantissement ou nommaient-ils tout simplement les lieux de stationnement des divers éléments de leur unité ? Un autre incident tend à rendre plus vraisemblable la première hypothèse et laisse supposer que les Allemands sont venus, dans ces villages avec l’intention bien arrêtée d’y commettre leurs forfaits en guise de représailles contre les attaques que le « maquis » leur fit subir les jours précédent tout au long de leur retraite.
Le départ des pillards ramène vite le calme au pays ; chacun attend impatiemment la prochaine arrivée des libérateurs. Mais vers 3 heures, ce sont des SS, ou supposés tels, qui envahissent le village. Un de leurs camions s’arrête au carrefour des routes conduisant à Trémont sur Saulx et Robert-Espagne. Une quinzaine d’Allemands en descend. Un groupe s’en détache et escalade le coteau qui domine Beurey vers  Robert-Espagne. Il y installe un canon ou un lance-fusées, on ne sait au juste, et envoie quelques projectiles incendiaires sur le village. L’un d’eux atteint l’église et met le feu au clocher et à la toiture. Au bruit des explosions, la plupart des habitants gagnent les caves ou les abris que, depuis plusieurs jours, ils ont aménagés dans les jardins à proximité de leurs demeures. C’est le bombardement qui commence avant l’attaque et la délivrance, pensent-ils. Hélas, ils se trompent !
Pendant ce temps, d’autres groupes de forcenés terrorisent le centre du village.
Plusieurs découvrent le détachement de la Luftwaffe cantonné au château Salleron. Que se passe-t-il entre eux ? On l’ignore au juste. Certains prétendent qu’il y eut bataille, que des coups de feu furent échangés de part et d’autre. En tout cas, les Allemands du château sont contraints de quitter les lieux. Ils montent dans leurs véhicules et disparaissent. On dit que plusieurs auraient été tués au cours de la bagarre. Quelques foyers d’incendie s’allument. Les brutes armées de grenades incendiaires ou de sortes de lance-flammes mettent le feu aux granges où sont entassées les récoltes. Le feu ronfle dans les charpentes de l’église. Les habitants terrorisés assistent impuissants aux progrès des flammes ; ils sont terrés dans leurs abris ou dans leurs caves et n’osent en sortir, car de fréquentes rafales de mitraillettes ou des coups de feu claquent de toutes part. Les trois enfants de M. Pierrot, l’épicier, ainsi que deux voisins M. et Mme Collaine, se sont réfugiés dans l’abri creusé dans leur jardin. L’un des Allemands qui fouillent la maison s’en approche, entend des voix, décroche de son ceinturon l’une de ses grenades à manche, l’amorce et la jette dans l’abri. Aussitôt une explosion, des cris horribles ! M. Collaine est tué sur le coup, sa femme grièvement blessée, les trois jeunes gens Pierrot affreusement mutilés.
Les malheureuses victimes sont péniblement sorties de l’abri par leurs parents atterrés et des voisins dévoués. Il faudrait les transporter d’urgence à l’hôpital de Bar le Duc. Mais c’est là, chose impossible : aucun véhicule n’existe et qui donc oserait se risquer au milieu des brutes sanguinaires et déchaînées qui tirent sur quiconque apparaît sur un seuil. Les blessés restent ainsi sans soins perdant leur sang en abondance. Malgré le danger Mlle Martin, prévenue par sa mère qui déjà est allée sur les lieux du supplice, accourt bravement auprès d’eux et parvient à leur faire une piqûre de morphine qui les soulage quelque peu. Enfin, un peu de calme semblant revenu, ils sont transportés sur des échelles, brancards de fortune, au château de M. Martin-Mayeur transformé en infirmerie. Là, les dévoués porteurs sont obligés de passer les blessés par la fenêtre du salon, car le vestibule est trop étroit. Au même instant, des coups de feu éclatent : les boches viennent d’abattre deux vieillards qui s’étaient hasardés sur le seuil de leur porte. La chasse à l’homme semble commencée ; ces gens-là ne veulent voir personne dehors : le garde champêtre, M. Chorlet, et un conseiller municipal impotent, M. Honoré, sont tués également. Toute une famille qui cherche à s’échapper du village essuie des rafales de mitraillette ; M. Pionnier a le nez traversé par une balle, sa femme est blessée.
Il est 18 heures, une patrouille arrête trois vieillards dans le village : MM. Abel Honoré, Thomassin et Herblot. Ils sont amenés devant un officier qui, en assez bon français, leur déclare avoir été contraint d’agir ainsi par mesures de représailles, car les terroristes ont fait beaucoup de vides dans leurs rangs : « vous trop de « ans » ; ne restez pas ici, partez à Bar le Duc ou dans les bois, rejoindre ceux qui y sont déjà, leur ordonne-t-il.
- Ça nous est impossible, nous pouvons à peine marcher !
- Eh bien, allez chez M. Martin et défense absolue de sortir. Je ne veux voir personne dans les rues du village, surtout la nuit ! »
Cette consigne c’est répandue, bientôt le village est désert, on ne rencontre dans les rue que des pillards qui vont de maison en maison, pour y voler ce qui leur convient, puis y mettre le feu ensuite. Seul, ou à peu près, le château Martin est occupé : c’est là que sont toujours les trois jeunes gens Pierrot. Leur pauvre et admirable mère, M. et Mlle Martin les soignent de leur mieux, car il n’y a pas de médecin. Ils lavent les plaies innombrables, changent les garrots de place. Une croix rouge de fortune a été fixée à la porte d’entrée.
Les Allemands respecteront-ils cette demeure ?
Les heures de la nuit s’égrènent lentement, au milieu d’une cruelle anxiété : presque tout Beurey est en flammes et les Allemands circulent toujours dans les rues. Dans la nuit M Pierrot et un compagnon s’en vont à la ferme de la Taille-Jacquemin pour y quérir un véhicule. Ils reviennent vers 7 heures du matin avec un tombereau. Les victimes y sont installées avec précautions et ce n’est qu’après un horrible voyage de 4 heures qu’elles pourront être déposées à l’hôpital de Bar le Duc pour y recevoir des soins sérieux mais trop tardifs, hélas ! L’une des jeunes filles ne survivra pas ; l’autre et son grand frère en sortiront horriblement mutilés. Pendant ce temps, on amène encore auprès de Mlle Martin, une quatrième blessée, Mme Collaine qui, faute de brancardier, est restée l’après-midi et toute la nuit dans l’abri dans son jardin, auprès du corps sans vie de son mari tué par la terrible grenade.
La nuit du 30 au 31 août est tout aussi tragique que la précédente. Les Allemands rôdent dans le village, autour des maisons intactes. Les malheureuses gens qui n’on pas fui se serrent tremblantes dans les caves. Une violente explosion retentit puis une autre. Est-ce la bataille ? Un calme impressionnant succède, qui durera jusqu’au jour. Les Allemands ont, pour faire un barrage, fait sauter deux gros arbres à la dynamite. Ils sont encore là dans la journée du 31 ; enfin vers 17 heures, ils partent en camions… on n’en reverra plus car, peu après, les premières voitures américaines font leur entrée dans Beurey fumant, délivrant une population terrorisée depuis deux jours. Le bilan de la catastrophe ? Six personnes massacrées, auxquelles s’ajoute une septième victime, Raymond Habrant, âgé de 19 ans qui, quelques jours après, sauta, lui et son cheval sur mine enterrée par les Allemands, à l’abreuvoir, sur le bord de la Saulx. Soixante-quinze maisons sur cent complètements détruits par l’incendie, et cent soixante et onze sinistrés sur trois cents habitants.
 
Source : Brochure «Libération Sanglante de quatre village Meusien». En vente à la mairie de Robert-Espagne.







COUVONGES

  L'article concernant Couvonges est 
composé en deux parties

COUVONGES (1)

Couvonges un petit village de cent vingt habitants presque tous cultivateurs est, lui aussi, bâti sur la rive droite de la Saulx, à deux kilomètre de Beurey. Ainsi que Beurey et Trémont sur Saulx, il reçoit, le 27 août la visite d’un détachement précurseur qui vient préparer des cantonnements. Les habitants, tout en vaquant à leurs occupations habituelles et en rentrant leurs derniers chariots de gerbes, commencent à cacher ce qu’ils ont de plus précieux : linge, provisions, vêtements. Ils connaissent la rapacité des occupants. Le 28 août au soir, la nouvelle parvient que Revigny sur Ornain est la dernière gare atteinte par les trains venant de l’est. Le canon se fait entendre plus distinctement en direction de Saint-Dizier d’une part, de Sermaize d’autre part.
Et voici l’aube de la sinistre journée du 29 août 1944.
Les explosions deviennent plus sèches, les vitres tremblent. Soudain, vers 5  heures, une colonne de camions, motos et autos stoppe à l’entrée du village. Des Allemands en descendent, visitent le pays, réveillent les gens en frappant aux portes. Ils s’installent dans une grange et camouflent leurs véhicules. Un feldwebel s’adresse au Maire, M. Leblan, et lui demande s’il y a des partisans dans la région.
- «Aucun, lui est-il répondu, le village est parfaitement calme» ce qui est la vérité absolue. Il revient un peu plus tard, soucieux, et pose la même question. Il insiste encore une troisième fois et ne semble pas en sûreté. Vers 7 heures 30 arrive un autre convoi. Cette fois ce son, croit-on, des SS la plupart en culottes kaki et en chemise. Quelques uns d’entre eux vont mettre en batterie deux mitrailleuses à la sortie du village, vers Beurey, puis deux autres à proximité de l’église, pour battre la route, de la hauteur, en direction de Mognéville.
Le capitaine qui commande le détachement se présente au Maire et le contraint à s’enfermer chez lui avec sa famille, pendant que ses hommes se répandent dans sa demeure, s’y installent et pillent. Il fait annoncer à la population qu’il est interdit de sortir du village sans son autorisation écrite. Que chacun reste chez soi. Les habitants ne s’inquiètent pas outre mesure de cette décision qui, en raison des circonstances, semble normale. Chacun s’attend à un accrochage autour du village entre Allemands et l’avant-garde  américaines et prend ses
dispositions pour se mettre à l’abri et passer en sûreté, autant qu’il est possible, les quelques heures critiques attendues d’un moment à l’autre. Mais ce n’est pas la défense que, au nombre d’une cinquantaine, les allemands organisent, mais bien le pillage méthodique. Comme partout ailleurs, ils pénètrent dans les maisons, mettent tout sans dessus dessous et en sortent en emportant ce qui leur convient. Ils arrêtent huit hommes qu’ils enferment dans une grange, mais en relâchent deux presque aussitôt. Ils prétendent, pour justifier leur attitude, que des dépôts d’armes sont dissimulés et que l’on vient de tirer sur eux et de leur tuer six hommes dans le village : toujours le même prétexte.
Les Allemands sont bien venus à Couvonges avec l’intention de mettre tout à feu et à sang, car, peu après leur arrivée, l’un d’eux fait comprendre par gestes à deux vieillards qu’il leur faut partir de suite dans les bois.
- «Compris ? Commandant, boum !» ajoute-t-il. Et un commis de culture, d’origine italienne, connaissant l’allemand, interroge le boche, pâlit affreusement et annonce à ses voisins cette terrible nouvelle : Ils sont là pour tuer tous les hommes, incendier le village, mais épargner femmes et enfants ! L’officier revient auprès du Maire et prétend encore qu’on vient de lui tuer des hommes dans le village. Bien entendu M. Leblan proteste énergiquement et, demande à l’Allemand ce que sont devenus ses deux fils qui, tout à l’heure, ont été emmenés.
Le capitaine ne daigne pas répondre et s’en va surveiller les agissements des bandits qu’il commande. C’est alors qu’un lieutenant installé chez lui, lui fait signe de le suivre, l’emmène là où sont rassemblés les premiers hommes arrêtés et fait rendre la liberté à ses deux fils qui seront gardés à vue dans sa maison avec toute sa famille, durant la journée entière.
Au même moment, deux FFI en mission, sans armes, venant de Robert-Espagne à bicyclette, sont arrêtés et joints aux premiers. Peu après, un étudiant est appréhendé à son tour sur la place du village. Trois boche se dirigent rapidement vers l’école, ils font halte devant le bureau de poste rurale, y pénètre mitraillette en main, brisent le téléphone et volent l’argent et les bijoux de la gérante. Le pillage se poursuit… Aux environs de midi, la barbarie allemande est déchainée. Après avoir pillé consciencieusement, ils mettent le feu aux deux extrémités du village à l’aide de longs tubes contenant des liquides inflammables, de grenades, ou de plaques incendiaires. La chasse à l’homme s’intensifie. Ils pénètrent dans les maisons, s’emparent de ceux qui s’y trouvent sans distinction d’âge et les emmènent dans la grange où les premiers arrivés attendent anxieusement leur triste sort. Deux jeunes filles sont ignoblement violées, l’une des deux devant sa mère affolée. Vers 13 heures, les incendies font rage, la majeure partie du village est la proie des flammes. Alors, sous bonne garde, les vingt malheureux réunis dans la grange sont emmenés par les bourreaux sur le lieu du supplice, un petit pré à la sortie de Couvonges vers Beurey. Comme à Robert-Espagne, ils sont alignés sur deux rangs. Les trois mitrailleuses installées là, dés le matin, sont braquées sur eus…Un geste du chef, un horrible crépitement… et vingt corps affreusement meurtris s’affaissent sur le sol.
Et dans Couvonges qui brûle, deux vieillards impotents périssent lamentablement dans les flammes. Cependant les assassins ne sont pas encore satisfaits. Trois d’entre eux avisent un homme qui sort de sa maison en flammes. Froidement ils l’abattent sous les yeux de son épouse, fouille ses poches et s’emparent de son portefeuille où sont serrées ses économies qu’il tentait de sauver …













COUVONGES (2)


… Quatre hommes qui ont pu fuir sont découverts. L’un deux, jouant sa dernière carte, envoie un magistral coup de poing en plein visage de l’Allemand qui veut l’emmener et profite de l’ahurissement du boche pour s’enfuir non sans essuyer une rafale de mitraillette qui le manque. Mais ses trois compagnons sont amenés sur le lieu du massacre et ont tout loisir de contempler l’affreuse tuerie. On retrouvera leurs trois cadavres alignés côte à côte à quelques mètres du charnier, chacun avec une balle dans la nuque. Vers quatorze heures, l’un des soldats allemand qui participe à la recherche des hommes, en découvre deux dissimulés dans une cave. Il les en fait sortir car le feu ne va pas tarder à gagner leur demeure et, en passant par les derrières des maisons, les amène discrètement dans la maison du Maire où ils sont en sûreté avec les membres de la famille de ce dernier gardés à vue depuis ce matin. Un peu plus tard, le même soldat revient et profite d’un instant d’inattention de la sentinelle pour entrer rapidement en conversation avec M. Leblan qui reconnaît en lui le conducteur du side-car du capitaine. Il lui déclare en très bon français être Alsacien et non Allemand et avoir été enrôlé de force dans cette unité.
- «Nous avons reçu l’ordre de brûler ces villages et de fusiller les hommes en représailles des actions des «terroristes », ajoute-t-il, j’ai fait l’impossible pour sauver ce que j’ai pu, j’ai averti à temps la population de Beurey, et c’est grâce à mon intervention que ce matin, vos deux fils ont été sauvés.»
Et il termine ce court entretien en lui clissant dans la main une feuille de carnet sur laquelle il vient de griffonner son adresse.Un Allemand conduisant un side-car averti aussi certaines personnes de Mussey de ce qui ce passait dans les environs et qui pourrait bien se produire chez eux.
C’est probablement le même soldat… pourquoi donc ne s’en est-il pas trouvé un dans la horde qui opéra à Robert-Espagne ? Toute la population de Couvonges : femmes, vieillards, enfants et malheureusement quelques hommes seulement ont fui à travers champs pour se cacher dans les buissons et les bois voisins d’où ils suivent parfaitement les progrès de l’incendie qui anéantit ce qu’ils possèdent. Et pendant que tout brûle, les pillards se rassemblent dans la demeure du Maire et font ripaille avec toutes les victuailles et tous les vins qu’ils ont pris soin de voler avant d’accomplir leur œuvre de destruction. Vers 22 heures, toute la bande s’entasse dans ses véhicules et s’en va, les uns disent vers Mognéville, les autres vers Mussey. Le feu continue à faire rage durant toute la nuit ; les toitures, les pans de murs s’effondrent avec un bruit sinistre projetant en l’air des gerbes de flammes et d’étincelles, les tuiles surchauffées éclatent. Le ciel est embrasé par les lueurs des incendies dans les quatre communes. A l’aube du mercredi 30 août, après une nuit d’angoisse et de terreur, quelques femmes osent rentrer chez le Maire dont à peu près seule la demeure est épargnée. Deux hommes en loque rejoignent les rescapés. Les nouveaux venus ignorent toute l’étendue de la catastrophe. Ceux qui la soupçonnent n’osent rien dire. Personne ne se montre car à chaque instant des voitures ennemies passent sur la route devant la maison et les coups de canons se font entendre plus distincts, plus rapprochés. La journée s’écoule interminablement longue. Ces femmes, ces enfants, ces mères qui ont vu emmener leur mari ou leur fils sont saisies d’une anxiété qui va croissant. Que sont-ils devenus ? Vers le soir, quelques-unes folles d’angoisse, se hasardent à leur recherche et ne tarde pas à découvrir les vingt-trois cadavres des martyrs.
Le lendemain 31 août, vers 15 heures, alors que presque toute la malheureuse population de Couvonges est revenue pleurer sur ses morts et sur ses ruines, les premiers Américains font leur entrée dans le village apportant, avec le réconfort de leur présence, la délivrance tant désirée mais si chèrement acquise. Le petit village de Couvonges perd 26 de ses hommes sur 44. Les victimes sont âgées de 17 à 85 ans ; il y a, comme à Robert-Espagne, des familles particulièrement éprouvées où il manque le père, le fils, le gendre ; 54 maisons sur 60 sont détruites et, sur 120 habitants, 102 sont totalement sinistrés. C’est assurément le village qui, ici, a été le plus durement frappé. Les corps des malheureux fusillés ont été inhumés dans le petit cimetière communal qui, serré autour de la très ancienne église, domine les ruines. Deux grandes croix noires, faites, comme à Robert-Espagne, de deux poutres calcinées, se dressent seules sur le lieu des massacres. Par la suite, un mur sur lequel ont été inscrits les noms des victimes, a été érigé entre les deux croix.
Les Allemands sont passés par là !...
Source brochure «Libération Sanglante de quatre village Meusien». En vente à la mairie de Robert-Espagne

vendredi 1 avril 2011

MOGNÉVILLE


Journée du 29 août 1944
Les derniers communiqués de la radio laissent à la population l’espoir d’une prochaine libération du village, libération qu’on escompte rapide en raison de la position avancée des colonnes alliées et du départ précipité, au cours de la nuit précédente, du dernier détachement allemand cantonné à Mognéville depuis le 27.
8 heures. Deux voitures automobiles décapotées, transportant des officiers allemands, traversent le village à vive allure, se dirigeant vers Robert-Espagne.
Quelques minutes plus tard, plusieurs rafales de mitraillette crépitent dans le lointain, et la direction de la mitraille semble concorder avec le passage des voitures qui doivent être maintenant entre Couvonges et Beurey.
10 heures 30. Les Allemands, arrivés au village aux environs de 9 heures, déferlent subitement dans les rues, tirant dans toutes les directions, s’introduisent dans les maisons, à la recherche des hommes qu’ils arrêtent. Ils s’assurent qu’ils ne sont pas armés et les rassemblent sur le trottoir qui borde la grand’ rue. Arrive alors une voiture qui s’arrête devant le groupe. Un jeune sous-lieutenant en descend et donne des ordres à la troupe. Aussitôt le ramassage de tous les hommes commence…
Commence aussi la lutte d’un homme contre la meute des assassins. Le combat de Maître Rouy notaire à Revigny, parlant l’allemand, réfugié avec sa famille dans le village éloigné de son étude, car Revigny, centre ferroviaire, était sans cesse bombardé. Apprenant l’arrestation de la plupart de ses camarades, Maître Rouy n’en décide pas moins de se joindre à eux. Dans une tenue, intentionnellement des plus correctes, il se présente à l’officier qu’il salue crânement et se présente :
- « Vous arrêtez, paraît-il, tous les hommes,  dit-il. Aucun de vos soldats n’est entré chez moi, mais je ne vois pas la raison pour laquelle je me soustrairais à cette mesure, ayant pleine confiance en la correction de l’armée allemande.»
Le sous-lieutenant, très certainement flatté, le dévisage attentivement et, après lui avoir fait décliner ses qualités, l’invite non sans hésitation, à se joindre au groupe.
Les mitrailleuses sont braquées sur les hommes et le village est cerné. Sous bonne escorte, la colonne de captifs (80 hommes) est conduite à la mairie et enfermée dans la salle de théâtre.
Il est midi. Seuls, deux soldats assurent leur garde, grenades en mains. Les fenêtres de la salle sont restées ouvertes, ce qui permet aux femmes d’apporter vivres et vêtements. Maître Rouy engage aussitôt la conversation avec les sentinelles qu’il interroge sur leur provenance, sur les officiers qui les commandent, leur situation de famille leur caractère. Il réunit ainsi des renseignements qui, il l’espère lui seront de la plus précieuse utilité plus tard. Il apprend ainsi que le capitaine est dans un état voisin de la furie, ayant essuyé des coups de feu du maquis.
3 heures 30. Les femmes apeurées apprennent aux otages que Couvonges est en flammes. La peur s’empare de tous. C’est l’attente anxieuse du sort réservé au pays, quand, tout à coup, une fumée noir s’élève au-dessus des premières maisons du village. Tout le monde s’élance vers les fenêtres, vers les portes. C’est alors le départ des femmes qui se sauvent vers les bois, emportant les objets les plus précieux ou indispensables. Maître Rouy calme l’anxiété de ses camarades, se précipite vers les sentinelles, insistant puis suppliant qu’elles le mettent en rapport avec le capitaine. Ce dernier et absent ; le lieutenant aussi : «Conduisez-moi, leur dit-il alors, vers celui qui commande dans ce village.» Les sentinelles se concertent et, comme dés le début il a su gagner leur confiance, elles se décident à envoyer l’un des leurs à la recherche de l’incendiaire. Quelques minutes s’écoulent et voilà qu’arrive sur un vélomoteur le grand ordonnateur du sinistre. Intentionnellement, il dépasse de quelques mètres le notaire, qui se tient à deux pas devant ses compagnons, afin de l’obliger à aller vers lui. Dissimulant sa rage, Maître Rouy n’hésite pourtant pas. Tour à tour, il proteste, et supplie tandis que la brute l’écoute sans broncher pour finalement s’adoucir et répondre :
- «J’ai eu pour mission d’incendier tout le village ; mais jusque là une seule grange brûle, il m’était d’ailleurs impossible d’en faire moins, car le capitaine, qui doit être à Couvonges, veut pouvoir, par le feu et la fumée, se rendre compte de l’exécution de son ordre…
Je vous promets de m’en tenir à cette grange, au surplus isolée.»
Puis se ravisant : - « Mais, si le capitaine devait revenir, je ne pourrais plus rien garantir.»
Se confondant en remerciements, Maître Rouy obtient alors, non sans peine, la promesse formelle que dans ce dernier cas, il serait appelé. Les minutes s’écoulent, interminables, dans une atmosphère fiévreuse… C’est l’affolement général quand une dizaine d’immeubles s’enflamment simultanément. Maître Rouy n’attend pas. Il arrive aux gardiens, les conjurant de le conduire vers le capitaine. Tandis qu’il parlemente, un cycliste arrive, réclament
justement l’interprète. Amené sur place, en attendant d’être reçu par l’officier, il s’entretient avec les soldats. Il est enfin conduit devant le sous-lieutenant en l’absence du capitaine qui vient de repartir. Le jeune officier l’interrompt durement dés les premières paroles :
- «Que voulez-vous ! Le capitaine est déchainé à la suite de l’attaque dont il a été victime…Il m’a en conséquence, donné l’ordre d’incendier Beurey, Couvonges et Mognéville et d’y fusiller tous les hommes. C’est fait pour Beurey… C’est fait pour Couvonges… »
- L’officier demande alors :
- «Où habitez-vous ? 
- Au coin, là bas, répond Maître Rouy, désignant de la main le fond de la rue.
- Bien ! Puisque vous êtes Lorrain, vous ne serez pas fusillé, et votre maison sera épargnée.
- Non, Monsieur le lieutenant, cela ne m’est pas possible ; mon sort ne peut être différant de celui de mes camarades… Je vous remercie néanmoins… mais, vous-même, à ma place, j’en suis persuadé, n’agiriez pas autrement… Mes compagnons ne sont d’ailleurs pas plus coupables que moi. Je m’en porte garant avec le Maire, si vous le voulez bien !»
L’officier réfléchit…Puis se raidi :
- «Il ne me reste donc qu’à prendre la responsabilité de ne pas exécuter l’ordre qui m’a été donné ! Soit, malgré les risques que cela comporte pour moi, j’y consens, mais le Maire restera comme otage avec dix homme de la commune qu’il désignera.»
L’entretien est soudainement interrompu par l’arriver d’une voiture qui accapare le lieutenant. Maître Rouy regagne rapidement la mairie, escorté de deux sous-officiers. Il relate brièvement le résultat de son entrevue. M. Poinot le Maire, très calme, exhorte au courage ses administrés et fait appel aux volontaires, car il refuse catégoriquement à désigner les otages. Quatre anciens combattants de la guerre de 1914-1918 se présentent…
Et c’est ensuite la scène combien émouvante des adieux des libérés à ceux qui doivent demeurer. Des grosses larmes coulent le long des joues de la plupart des témoins… Et M. Poinot de répondre à l’un d’entre eux fort ému :
- «Moi, je ne pleure pas ! Je veux bien qu’on me fusille tout de suite pour sauver ma commune.»
Nous quittons précipitamment la salle. Chacun rentre chez soi dans l’intention de sauver quelques précieux objets.
Maître Rouy se dispose à pénétrer chez lui quand l’homme au vélomoteur l’interpelle :
- «Vous avez dix minutes pour déménager ; passé ce délai, nous tirons.»
Maître Rouy court successivement dans toutes les directions transmettre ce dernier ordre.
Il est 18 heures ! Tous rejoignent leurs familles dans les bois.
Dans la soirée, alors que chacun prépare hâtivement un abri pour la nuit, parvient la nouvelle de la mort de M. Mallet et M. Lacotte sauvagement massacrés sous les yeux atterrés de leurs femmes et de leurs enfants. Mme Mallet n’ayant pu se contenir devant l’horreur de cette scène a été atteinte de deux balles au foie. Elle devait mourir trois semaines plus tard à l’hôpital de Saint Dizier.
Les otages sont prisonniers jusqu’au départ des Allemands qui s’effectue dans la nuit.  C’est avec joie que leurs camarades les retrouvent au petit jour. La plus grande partie de la population passe deux jours et deux nuits dans la campagne et ne rentre au village que le jeudi soir 31 août à l’arrivée des premières voitures américaines.
Chacun peut alors se rendre compte du martyre enduré par les communes voisines. L’Allemands n’a pas menti : les ordres du capitaine ont bien été exécutés à Couvonges, Beurey et Robert-Espagne.
Source brochure «Libération Sanglante de quatre village Meusien». En vente à la mairie de Robert-Espagne
 



Maisons brûlées à Mognéville
(La maison blanche était celle de Mr et Mme Mallet)

jeudi 31 mars 2011

TRÉMONT-SUR-SAULX

Encore une victime !
Ce même jour, à Trémont sur Saulx, village de 500 habitants, à environ 1km500 de Robert-Espagne sur la route qui conduit à Bar-le-Duc.Sur le coup de midi, le bruit court que les Allemands, aux allures peu rassurantes, s’installent dans les localités voisines et s’y livrent au pillage. Puis, vers 13 heures, arrivent quelques-uns des premiers hommes échappés au «ramassage» qui s’opère à Robert-Espagne. Ils font savoir ce qui se passe chez
eux et recommandent de les imiter, c’est-à-dire de gagner la campagne. Peu après des volutes de fumée qui s’élèvent au-dessus de Robert-Espagne et Beurey sur Saulx font craindre le pire et chacun s’apprête à mettre sa personne à l’abri de ce qu’il a de plus précieux… C’est alors que M.Caron Edmond, cultivateur, envoie son fils Jean, 13 ans, conduire son cheval au parc en dehors du village. Sa sœur, Marie Louise, 15 ans, qui marche difficilement à la suite d’un accident l’accompagne. Les deux enfants ont accompli leur mission sans incident et reviennent tranquillement, côte à côte, par le chemin de terre qui rejoint la grand’ route. Au moment où ils se trouvent à proximité de la source du ruisseau de Trémont, presque à l’entrée «Est» du village, deux camions chargés d’Allemands, venant de Bar le duc, s’arrêtent brusquement. Les occupants en descendent et l’un d’eux tire, sans aucune raison, plusieurs rafales de fusil-mitrailleur sur les enfants. Marie Louise, atteinte grièvement, s’affaisse ; son frère, épargné par miracle, se dissimule vivement derrière un buisson voisin. Quelques Allemands s’approche, lancent deux grenades sur la fillette à terre et s’emparent du gamin terrorisé. Ils lui demandent si la victime est bien sa sœur ; ils la soulèvent et, jugeant son cas désespéré, la laissent retomber. Ils veulent emmener le garçon qui refuse avec énergie ; alors ils y renoncent et s’en vont prêter la main, sans doute à leurs tristes camarades qui opèrent en ce moment à Robert-Espagne, Beurey, Couvonges et Mognéville. De loin, deux personnes ont été témoins de l’assassinat. Elles entendent la petite victime appeler faiblement : « Maman ! Maman !» et vont lui porter secours. Peu après arrive son père que Jean est allé prévenir ; il est accompagné d’une femme du village. Tous deux transportent rapidement la malheureuse enfant au village. Elle a une jambe fracassée et des plaies multiples sur tout le corps. Elle perd son sang en abondance et, malgré des soins dévoués, ne tarde pas à expirer… C’est la plus jeune et une des premières - et combien innocente – victime de la tragédie qui ensanglanta la  vallée de la Saulx à la veille de la libération.
(Source : Brochure " Libération sanglante de quatre villages meusiens", en vente à la Mairie de Robert-Espagne)

 Assassinée sans raison par une rafale de fusil mitrailleur par les Allemands
à proximité de la source du ruisseau de Trémont

lundi 14 mars 2011

SITE POUR CONSERVER LA MEMOIRE

Malgré le temps passé,
n'oublions jamais les martyrs de cette tragédie !

 " ... Toute la Meuse a frémi d'horreur en apprenant les tueries de Robert-Espagne, Beurey et Couvonges ... " 
Mgr Petit Evêque de Verdun

Robert-Espagne ... un champ de ruines ...